Ying Chen, ou : dialogues au-delà des frontières
Vortrag / conférence
Christof Schöch: "Ying Chen, ou : dialogues au-delà des frontières", Sektion Dialogue transculturel dans le nouveau monde. Littératures migrantes à Montréal et à New York, dir. Anne Brüske & Herle-Christin Jessen, XXXII. Romanistentag, Humboldt-Universität Berlin, 09/2011.
Abstract / introduction
La biographie de Ying Chen est marquée d’une manière évidente par une traversée des frontières géographiques et linguistiques : elle est née en 1961 à Shanghai où elle grandit, parlant autant le mandarin officiel que le shanghaien local, et où elle apprend le français et fait des études de lettres, avant de travailler comme traductrice pendant plusieurs années. Elle quitte la Chine en 1989, peu avant les événements de la place Tian’anmen, pour aller vivre au Québec. Pendant plusieurs années, elle vit à Montréal où elle obtient un Master en Littérature française et « creative writing ». Dès ses premières publications, elle écrit en français et continue d’écrire uniquement dans cette langue d’adoption. Elle s'est chargée cependant elle-même de la traduction d'un de ses romans en chinois. Depuis une dizaine d’années, il semble qu’elle ait vécu à Vancouver, dans la région de Montréal, et même en France, et publie maintenant ses livres en co-édition chez Boréal au Québec et au Seuil en France.
Par son parcours personnel, par son choix de la langue française, et par ses premières publications, en particulier La Mémoire de l’eau, récit inspiré de la vie de sa grand-mère, et Les Lettres chinoises, roman épistolaire polyphonique et explicitement interculturel, Ying Chen fait clairement partie du phénomène des « écritures migrantes ». Plus exactement, si l’on suit Gilles Dupuis, elle fait partie de la seconde génération de représentants des « écritures migrantes » qui s’est manifestée au Québec à partir du début années 1990. Comme ceux de la première génération, les représentants de cette seconde génération ont choisis le français comme langue d’écriture, mais contrairement au premiers, ils ne l’ont pas appris, le plus souvent, dans un contexte colonial ou similaire (par exemple à Haiti, au Liban, ou au Maghreb), mais à l’école ou pendant leurs études. Écrire en français est pour eux plus un choix fait volontairement que le résultat d'une contrainte extérieure.
Cependant, plus encore peut-être que d’autres parmi cette génération d’écrivains, Ying Chen cherche depuis longtemps à se démarquer du label des « écritures migrantes ». Ying Chen refuse d’être la porte-parole d’une collectivité, que ce soit celle des Chinois ou celle des immigrés d’origine asiatique vivant au Québec, et ne cherche pas (ou plus) à accomplir expressément un travail littéraire sur l’expérience de la traversée des frontières géographiques, culturelles et linguistiques. Plus que la collectivité, c’est l’individuel qui l’intéresse, non pas cependant dans une perspective autobiographique ou autofictionnelle, mais à un niveau où il relève de l’universel. Elle écrit en 2000 : « Je n’ai aucun message à livrer, aucune particularité chinoise à étaler. Je ne m’adresse pas au monde extérieur, mais m’achemine vers l’intérieur ». Dans une telle perspective, l’exil extérieur et intérieur, les frontières réelles ou imaginaires, l’impossible dialogue entre les hommes, ne sont pas compris comme des expériences spécifiques à la situation migrante, mais comme formant partie intégrante de la condition humaine de manière plus générale.
Comment, dans ce contexte, lire ses textes, surtout dans le cadre thématique et méthodologique de notre atelier ? Je voudrais proposer que les textes de Ying Chen, certes, n'ont plus trait de manière directe à l’expérience des différences culturelles, au dialogue transculturel, à l’identité linguistique hybride. Plutôt, son œuvre serait le résultat d’une abstraction qui retient de la thématique interculturelle non pas les contenus, mais la structure ; c’est dans ce sens que ses textes sont marqués par une interrogation sur les frontières de différentes sortes, et sur la possibilité de paroles ou de dialogues qui franchissent ces frontières. Une telle perspective, Ying Chen elle-même la suggère lorsqu’elle s’interroge : « La littérature […] n’a-t-elle pas toujours vécu dans la douleur, dans l’espérance d’un dialogue impossible ? ». C’est dans une telle perspective double que je voudrais aborder deux des textes de Ying Chen : L’Ingratitude de 1995 et Querelle d’un squelette avec son double de 2003.